Faire éclater les idées préconçues
Altaf Mohammed Abid est venu pour la première fois à Caux en 2005. Issu d’une famille musulmane conservatrice, il a su lever bien des barrières, tant dans son coeur que dans le regard des autres.
Mon premier contact avec Initiatives et Changement s’est noué à l’occasion d’une rencontre de jeunes à Bombay, il y a quelques années. J’étais curieux de ce « nouveau » mouvement qui parlait avec passion du changement que nous voulions tous voir. Je me posais en particulier la question de l’impact que peut véritablement avoir un individu.
J’ai grandi dans une famille musulmane conservatrice, où les traditions religieuses résistent au passage du temps.
Nous n’avons jamais eu de télévision (je suis encore fasciné à chaque fois que j’en vois une), aucun passe-temps car nous sommes sur terre pour accomplir un dessein ; nous devions aller à la mosquée cinq fois par jour, manger, dormir et conduire notre vie de la manière dont le Prophète avait conduit la sienne et adhérer ainsi aux dogmes de l’islam. Les croyances religieuses régissaient tout ce que nous faisions en famille, dans la vie publique ou personnelle.
Au premier abord, cette rencontre n’a fait que renforcer mes conceptions du monde ; quelque chose que je ressentais confusément me mettait mal à l’aise. Sur mon blog, j’ai alors déclaré que tout cela était de la rhétorique sur des idéaux sublimes mais sans transformation concrète de la réalité. Et puis un jour, toujours par blog interposé, une française, Danièle de Lutzel, m’a suggéré de ne pas abandonner si vite cette idée nouvelle, qui venait de germer en moi. Le changement, c’est plus que des discussions sans fin. Je décidai d’explorer les idées que ce mouvement embrassait.
Les livres ayant toujours été ma source d’information, je commençai à me documenter sur son histoire. Plus je lisais, plus j’étais à la fois intrigué et embrouillé. La vision chrétienne du fondateur du mouvement, Frank Buchman, me semblait entièrement centrée sur le message du Christ. Pourtant, petit à petit, tout a commencé à faire sens. Le fait qu’Initiatives et Changement soit passé d’un mouvement de renaissance chrétienne à un mouvement de changement, inclusif, global, m’a intéressé. Des liens se sont tissés avec mes correspondants.
Journaliste, j’étais - à vingt et un ans - désillusionné par mon environnement de travail, mais incapable de mettre en mots ma colère et ma frustration. On m’avait inculqué que l’islam, plus qu’une religion, était toute une culture de vie. J’éprouvais un besoin pressant de m’en faire l’avocat car la perspective de paix portée par l’islam est généralement ignorée. Tous les débats sur les musulmans convergent sur le mauvais traitement et le manque de respect des femmes, humiliées par les hommes, forcées à se couvrir la tête et à rester dans leur foyer. Qu’un non musulman passe une journée chez moi et ces stéréotypes seront brisés.
Mon père a une barbe fournie. Il porte la chéchia et des vêtements traditionnels. Cela en fait-il pour autant un fondamentaliste ? Et si un fondamentaliste est quelqu’un qui croit aux dogmes fondamentaux de sa religion, doit-il être étiqueté comme un terroriste ? Ma mère et mes soeurs portent le « hijab ». Mon père ne les a jamais forcées. Les propos de Hari Kunzru, un auteur renommé chez nous, expriment bien mon sentiment quand il réagit profondément aux occidentaux qui essaient de dicter aux femmes musulmanes un comportement vestimentaire sans essayer de comprendre les raisons pour lesquelles certaines traditions ont perduré à travers les siècles.
Ma venue à Caux a été mon premier voyage au coeur de l’Europe. Observer la sensibilité avec laquelle les gens s’accueillent et se saluent a fait éclater les idées préconçues que j’avais nourries pendant des années : loin d’avoir une moralité en déclin, les gens avaient une nature plutôt conservatrice et tout ne conduisait pas au chemin de la tentation. Je découvrais qu’il y a autant de bonnes et de mauvaises voies en Europe qu’au Moyen-Orient et que ce sont nos comportements qui comptent.
J’avais tant en commun avec les personnes que je rencontrais que « l’autre » était aussi « moi ». Malgré toutes nos différences, nous sommes liés par des similitudes dans notre rapport au monde. Nous ne devrions pas tolérer nos différences mais les célébrer. J’ai été sensible à de nombreux détails de la vie à Caux : le respect des traditions alimentaires, la salle de prières aménagées pour toutes les religions, l’absence d’alcool.
Après beaucoup d’hésitations, j’ai décidé de participer au programme des Caux Scholars. Encouragés par de nombreuses personnes rencontrées à Caux, je suis finalement sorti de ma coquille afin d’explorer le monde et d’apporter ma part à son évolution. Nous sommes tous enfermés derrière des barrières qui nous restreignent, nous contraignent et nous détruisent. Le combat pour la justice, l’égalité et le changement, consiste d’abord à faire tomber ces murs. Toujours. Partout. Avec passion et stratégie. Et dans le Coran (2:62), il est dit : « Sûrement, ceux qui croient, ceux qui sont juifs, chrétiens ou convertis ; tous ceux qui, parmi eux, croient en Dieu, au Jour Dernier et mènent une vie droite, seront récompensés par leur Seigneur. Ils n’ont rien à craindre, ils ne seront point affligés. »
Je suis reconnaissant d’avoir appris cela au contact de ceux que j’ai rencontrés à Caux.
Altaf Mohammed Abid (Tiré du magazine Changer, no 321)

