Philippe et Mila Lobstein
Phlippe Lobstein a été enseigant et inspecteur dans les écoles françaises. Il raconte, sous le titre "Les pantoufles de l'inspecteur" une parmi les nombreuses anecdotes qui figurent dans son livre, "Les silences de M. l'inspecteur"
C’était un jour où je devais m’entretenir à la première heure avec des élèves sur un thème de morale. Je suis parti de la maison, laissant derrière moi un grand désordre et, abandonnées au milieu du salon devant la télévision, mes pantoufles.
« Tu pourrais bien ranger tes pantoufles », me dit ma femme au moment où je quittais l’appartement. « Tu vois bien que je n’ai pas le temps. Fais-le toi-même », dis-je en claquant la porte. Tout en descendant l’escalier - quatre étages sans ascenseur - je me dis : « Quel mufle tu es ! Tu devrais faire des excuses à ta femme en rentrant. » Je pensai ensuite aux élèves que j’allais rencontrer. Que leur dire ? Comment créer le climat de confiance qui leur donne envie de faire mieux chaque jour? Comment les rendre attentifs à ces valeurs que j’ai à coeur de transmettre et dont je voudrais que maîtres et élèves soient pénétrés ? Et si je leur racontais ce qui vient de m’arriver ? Je suis négligent. Je n’aime pas les observations, même, et surtout, si elles viennent de ma femme et qu’elles mettent le doigt sur mes faiblesses. Je suis un élève, moi aussi, et plutôt un mauvais élève. Je raconte donc aux enfants ce qui s’est passé une demi-heure plus tôt. Ils sont passionnés. Certains sourient avec sympathie. Et, après un moment de réflexion silencieuse - c’est devenu notre règle avant de parler - ils expriment les opinions les plus variées.
« Pourquoi votre femme ne range-t-elle pas vos pantoufles ? » demande une petite fille. J’explique que ma femme aussi a un métier. En plus, elle s’occupe de la maison et nous avons deux fils. Il est donc normal que je range mes affaires et que j’aide au ménage, dans la mesure de mes moyens.
« Chez moi, c’est maman qui range tout » lance un enfant « Ou la femme de ménage ». La maîtresse intervient : « Est-ce ainsi que vous pensez à votre maman et à la femme de ménage, qui ont bien du travail pour rendre la maison propre et agréable ? », et elle ajoute : « C’est traiter les autres en esclaves. » Deuxième moment de réflexion.
« Et ici, dit un enfant, si nous voulons que la classe soit belle et que les femmes de service ne soient pas fatiguées, ne pourrions-nous pas faire quelque chose ? » « Faire attention à ne pas salir nos tables », enchaîne un autre. « A ne pas laisser tomber de papiers par terre », renchérissent plusieurs voix. « On pourrait s’y mettre tout de suite », dit un garçon.
Sitôt dit, sitôt fait. Un élève plonge sous son banc pour ramasser un bout de papier. Un autre range son sac et met ses livres sur sa table, un troisième ramasse les morceaux de craie près du tableau. Voilà toute une classe partie dans une aventure de rangement et de nettoyage. Les premiers étonnés sont la maîtresse et l’inspecteur ! Les enfants sont-ils spontanément capables de telles initiatives ? On dirait que des énergies nouvelles, une bonne volonté, ont été libérées. Ce que n’auraient jamais obtenu des remarques, des sermons ou des leçons, une anecdote personnelle l’avait opéré à l’insu de chacun.

