Désamorcer la violence entre communautés religieuses

Sushobha Barve, au centre

Sushobha Barve, au centre

Sushobha Barve, militante indienne pour la paix et directrice du Centre pour le Dialogue et la Réconciliation (CDR) de Delhi, s’est exprimée à Caux le 14 août, veille du soixantième anniversaire de l’indépendance de l’Inde et du Pakistan. Elle a retracé son parcours hors normes.

Tout a commencé pour moi en 1984, lors de l’assassinat de notre premier ministre, Indira Gandhi, par deux de ses gardes du corps sikhs. L’Inde a alors été ébranlée par des émeutes anti-sikh. Témoin de ces violences, j’en ai été bouleversée. Je me suis interrogée sur les causes du comportement de mes coreligionnaires hindous et j’ai mené une réflexion critique sur mon pays et sur moi-même. Cela m’a conduite à entrer en contact avec des victimes des violences et à leur présenter des excuses pour les blessures physiques et les humiliations qu’ils avaient subies aux mains des Hindous. Ces gestes ont donné lieu à des échanges avec eux qui les ont aidés à guérir leurs blessures et ont créé des amitiés durables. Un de ces Sikhs avait été arrêté par la police alors qu’il essayait de venir en aide à des blessés, puis il avait été interné et violenté. Profondément humilié, il avait décidé de quitter l’Inde. Mais son exil ne l’avait pas guéri de sa révolte. Lorsque nous avons fait connaissance, il m’a raconté ce qu’il avait vécu durant les émeutes de 1984 ; je lui ai dit à mon tour comment j’avais essayé de sauver des passagers sikhs dans le train où je me trouvais pendant les émeutes, et combien j’avais honte de ce que des Hindous avaient fait à des Sikhs innocents. Puis je lui ai présenté des excuses. Il m’a dit vingt ans plus tard que ces excuses et nos autres conversations l’avaient aidé à recouvrer son sens de l’honneur. Il avait alors rompu avec le groupe extrémiste dont il faisait partie à l’époque - groupe qui préparait des représailles contre les Hindous - et décidé de revenir en Inde pour apporter sa contribution à la reconstruction du lien social. Il milite aujourd’hui avec notre organisation et avec une autre association impliquée au Cachemire.

De décembre 1992 à février 1993, l’Inde a de nouveau été confrontée à une grave crise : suite à la destruction d’une mosquée par des Hindous d’extrême droite, deux vagues d’émeutes et treize attentats à la bombe ont secoué ma ville, Mumbaï. En trois mois, il y a eu plusieurs centaines de victimes et des milliers de sans-abri. Terrorisée, la minorité musulmane avait perdu toute confiance dans la police et dans les autorités municipales. Nous avons alors créé dans les quartiers des « comités citoyens » pour apaiser les tensions locales qui se développaient à partir de petits confl its de nature sociale ou religieuse, ou de bagarres entre dealers ou jeunes non scolarisés. Certains quartiers sensibles ont peu à peu changé et vu diminuer considérablement les petits trafi cs et la délinquance. Les citoyens se sont occupé des installations sociales ou sportives et se sont mis à aider leurs jeunes non scolarisés.

L’année dernière, lorsque Mumbaï a été le théâtre d’une nouvelle série d’attentats qui ont fait une centaine de victimes, il n’y a pas eu d’émeutes. Des citoyens de toutes religions ont travaillé ensemble toute la nuit pour secourir les blessés et les voyageurs bloqués sur les voies. Nous pouvons être fi ers de la population de cette agglomération de quatorze millions d’habitants.

Pour ce qui est du Cachemire, le CDR rassemble depuis plusieurs années autour d’une même table tous ceux qui devraient se parler, mais ne le font pas spontanément. Lors d’une de ces rencontres, en février dernier, plusieurs Cachemiris ont dit leur colère et leur peur de voir que l’Inde et le Pakistan se préparent une nouvelle fois à imposer une solution au problème du Cachemire sans inclure les Cachemiris dans les décisions finales. Indiens et Pakistanais ont alors expliqué les difficultés auxquelles ils se heurteraient avec leurs opinions publiques respectives s’ils accédaient à certaines revendications des Cachemiris. Ce à quoi une femme a répondu : « Pourquoi sommes-nous toujours obligés de nous adapter aux intérêts nationaux de l’Inde et du Pakistan et de renoncer à nos propres aspirations ? Pourquoi ne nous faites-vous pas confiance ? Dites-nous vos difficultés et ayez confiance que nous en tiendrons compte dans les réponses que nous vous adresserons, tout en cherchant des solutions satisfaisantes pour les trois parties.» « Ayez confiance que nous tiendrons compte de vos difficultés dans les réponses que nous vous adresserons. » La phrase de cette femme détient selon moi la clé qui peut débloquer de nombreux conflits dans le monde.